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Together.

 Together.
Anna


Je n'ai pas choisi d'être anorexique, comme je n'ai pas choisi d'être blonde, grande et d'avoir les yeux bleus. Tout ça c'est moi. Bien sûre on me regarde souvent avec pitié, « regarde là bas c'est la pauvre fille qui ne mange pas », ça me gêne pas, ou en tout cas je fais comme si.
Ma famille est parfaite. C'est ce que je me dit tout les matin quand je les regarde prendre leur petit déjeuner, il y a Alice, ma mère, experte comptable qui lit Le Monde Economique tout en parlant chiffon avec ma petite s½ur, Lucille, une belle rousse vers qui tous les regards convergent lorsqu'elle marche dans la rue, en face mon père Lucien, informaticien et musicien à ses heures perdues, nourrit Rufus, mon tout jeune frère de quelques mois, et puis il y a mon grand fère. Paul. Toujours perdu dans un livre, avec ses lunettes de travers, beau comme un Dieu, mon héros depuis ma naissance. Et puis entre tout ça il y a moi, moi je suis transparente ou je tend à l'être du moins, après tout quelle autre raison que l'envie de disparaître peut pousser à arrêter de manger, du jour au lendemain ?
Sourire. Sourire, c'est la chose que je fais le mieux au monde. Depuis que j'ai arrêter de manger, il y a deux ans, j'ai compris la force que contient un sourire, pour faire croire que tout va bien, que tout est pour le mieux dans le meilleur des monde (possible). Je souris tout le temps, donc, lorsque ma mère me demande, inquiète, ce que j'ai mangé durant la journée, lorsque l'infirmière qui me pèse fronce les sourcils à la vue de mes hanches, lorsque mon professeur d'éducation sportive s'approche de moi en fronçant les sourcils lorsque je n'arrive plus à nager après avoir fait une longueur. Un sourire fait tout passer. Ma mère me sourit à son tour et se remet à lire ses dossiers, l'infirmière m'offre une sucrerie, et mon professeur de sport me propose de tenir le chronomètre.
Non, le seul avec qui les sourires de marchent pas c'est avec Paul. Lui, il est dur avec moi, lorsqu'il me demande brutalement pendant un repas pourquoi je ne mange pas, le silence, un sourire, et puis cette phrase toujours la même, pour répondre au sourire, lui aussi toujours le même, « arrête de sourire bêtement à tout ce qu'on te dit ». Il est dur aussi lorsqu'il me force à manger, en m'attrapant les bras, de rage, en m'ouvrant la bouge avec sa main, en y enfonçant tout ce qu'il y a dans mon assiette jusqu'à que je me mette à suffoquer, sous les cris de mes parents, je tente de recracher, je ne vomi pas. Jamais. Je regarde toujours Paul droit dans les yeux, après qu'il ait fait ça, il pleure souvent, mon père s'énerve contre lui, toujours avec les même, termes elle est malade, ce n'est pas une façon de la guérir, laisse ça au médecins, ne te mêle pas comme ça de la vie de ta s½ur, ... Lui, il ne comprend pas. Cette violence, c'est un signe d'amour, je crois. Je crois que Paul c'est le seul qui m'aime, qui veut vraiment me sauver.
Il y a quelque chose que j'adore faire. M'inventer des vies. Allongée sur mon lit, je fait dérouler tout ce que j'aurais pu être, enfant abandonnée, star du cinéma, Marie Antoinette, ma voisine du 4ème étage qui a des magnifiques cheveux noirs, le Pape, Bob Dylan, Pauline, ma cousine Amandine, une obèse, ... Je peux passer des heures à le faire. De mes vies rêvées celle que je préfère c'est celle de la grande réalisatrice de film. J'ai toujours rêvée d'être réalisatrice, de pouvoir filmer les gens. De montrer aux autres la façon dont je perçoit la vie, le monde. J'ai une camera, c'est ma tante qui me l'a offert l'année dernière, mais je n'ose y toucher, j'ai trop peur que filmer de m'apporte pas la même satisfaction que de m'imaginer filmer. L'imagination est le meilleur outil que je connaisse pour faire quoique ce soit, tout est possible avec elle, si je veux je peut être Woody Allen ou Capra en moins de temps qui le faut pour le dire, vous m'accorderez que ça met plus de temps dans la vie, la vraie.
J'ai des amis, aussi. Des copains, plutôt. Des gens qui me parlent, en tout cas. Je ne suis pas la tâche du lycée, celle qui n'est jamais invitée aux fêtes, celle qui se retrouve toute seule à la cantine, celle qui n'est jamais prévenue des absences des professeurs, ça c'est Pauline. Moi, je suis toujours invitée à toutes les fêtes. J'aime bien les fêtes, voir les gens s'amuser. Mais être à part. Aux fêtes, je suis seule. Tout le monde m'invite, parce qu'il m'aime bien, je leur souris, vous comprenez, mais je ne suis pas le type de personne avec qui on va parler, ça ne me gêne pas, vraiment. J'aime bien même, ça me permet de disséquer les comportements des personnes qui m'entourent. Par exemple on remarque très vite les jeunes filles là pour se trouver un copain et plus si affinité. Elles sont maquillées, bien ou mal, trop ou rarement pas assez, mais toujours maquillées, elles fument souvent, ça permet une approche du genre « T'as pas un clope » ou « Tu me prête ton briquet, s'il te plaît ? » lorsque la cible est repérée, elles portent souvent quelque chose de trop cours ou trop grand, un tee-shirt un peu large qui laisse découvrir un épaule et un morceaux de soutien gorge, un débardeur trop petit qui laisse apparaître le nombril, ... Mais surtout elle rient, trop fort, trop faux. C'est une manière d'attirer l'intention, j'imagine [un peu comme les cris de chiennes en chaleur des Plasticines].
Les fêtes, c'est marrant, mais ça me rend triste. Triste de voir que le seul moyen que nous avons pour nous amuser, c'est boire, fumer, se droguer. Perdre notre conscience. Ne plus se voir faire, oublier le ridicule, ne plus être freiner par nos pensées, par nos prohibitions, oublier, le passé, le futur, tout. Ne plus penser à autre chose qu'à la jouissance. Je me suis toujours demandée si on ne pouvait pas arriver à cet état extrême d'extase par un autre moyen qu'une pilule smiley jaune. Non, les fêtes, c'est drôles, leur seul problème, c'est qu'elles recommencent soir après soir et se répètent, au final, ce n'est même plus drôle de les observer, ces gens qui s'amusent ou tente de s'amuser. Alors moi, pour oublier, dérégler ma morale, m'échapper, je bois, j'avale des pilules smiley jaune mais je ne fume pas, parce que ça me donne faim.
L'autre jour, j'ai rencontré quelqu'un. Il s'appelle Gabriel. Il me ressemble. J'ai envie de croire qu'il me ressemble.
C'était à cette fête, chez une fille de ma classe, une grande brune qui m'aime bien car je l'ai aidée à un contrôle de littérature, une fois. Comme d'habitude je faisais ce pour quoi je suis faîte, observer. Mes yeux étaient concentrés sur Lucille, une fille avec qui je faisais du cheval quand j'était petite, elle avait bien changé Lucille, la petite fille rondouillarde dont le visage un peu grossier était encadré par deux tresses épaisses à la Fifi Brin Dacier s'était transformée en une jeune fille plutôt épanouie, grande, bien faîte, mais qui avait un gros problème. Elle était follement amoureuse de son meilleur ami, Justin, un homosexuel notoire. Alors elle transformait son désir amoureux en amour maternel et passait son temps à chaperonner Justin, comme un petit garçon de 4 ans : « Tu n'as pas trop froid ? Tu veux un truc à boire ? A manger ? Tu as vu que Juliette était arrivée ? Tu vas pas lui dire bonjour ? Tu veux que je te tienne ton manteau ? Je vais aux toilettes, tu m'attend là ?, ... ». Comme le dit si justement une amie à elle, plus que lassée par son comportement : « c'est limite si elle lui tient pas la bite quand il va pisser ».
J'étais donc là, assise, sur un cousin, par terre, un rhum-coca à la main, en train d'observer l'épanchement maternel de Lucille, quand je le vis. Lui. Il regardait, un sourire en coin, Justin tenter de résister à l'amour excessif de son amie. Il était grand, très grand, tout mince, une sorte d'asperge en somme. Il avait un regard rieur, moqueur, même, des cheveux bruns ébouriffés dans tout les sens, une visage plutôt agréable à regarder. Ce qui m'attirait chez lui, c'était son sourire. J'avais l'impression de retrouver, mon sourire du « tout va bien », un sourire qui a pour but de faire illusion. Illusion d'un bonheur perdu ou jamais obtenu. Il ne me voyait pas, toujours fasciné par le spectacle que donnait les ébats amoureux de Lucille.
J'avais envie de m'approcher de lui, de lui parler, de sortir de mon rôle d'observation, de devenir actrice, de passer devant la caméra, d'avoir une vie au lieu de vies rêvées, bref d'agir.
J'avais bu, un peu trop, sans doute comme tout le monde et heureusement, on sait tous que ça facilite drôlement les choses dans ces situations là.
Je m'approcha donc. « Hey ». Je souris, il sourit. Le même sourire. Il ne dit rien, j'avais la désagréable impression de le déranger dans une activité importante. Tout d'un coup, au bout d'une dizaine de minutes de silence, il me demanda ce que je faisais ici. Je le regarda, un peu surprise :
- Rien comme toi.
- Je ne fais, pas rien dit-il amusé, tu ne vois pas ? J'observe, ça m'inspire.
- T'inspire ?
- Oui, pour mes chansons, celles que j'écris, chacune d'elles décrit une personne, une figure emblématique de notre génération, celle là, il désigne Lucille du doigt, m'intéresse beaucoup.
- C'est un joli projet.
Il rit.
- Hum, sans doute. Après un moment il reprit, et toi pourquoi tu observe ?
- Euh, je me senti rougir, pour rien. Rien du tout, juste comme ça.
Il fronça les sourcils et ne dit plus rien.
Son silence me gênait, moi qui d'habitude préférais ça aux mots trop vite prononcés.
Il me dit au revoir et parti prétextant qu'il avait tout ce qui lui fallait pour composer ce soir. Je me senti seule tout d'un coup. Et stupide.
Maria, une camarade de classe me rejoins quelques temps après. Elle ne m'avait jamais véritablement adressé la parole. Elle me demanda comment j'allais et sans attendre ma réponse elle enchaîna :
- Je t'ais vu parler avec Gabriel.
- Qui ?
- Gabriel ! Le grand brun tout maigre qui se croit supérieur à toute le monde. Et ben fait gaffe à ce mec, je te dis pas de pas sortir avec, mais fait gaffe parce qu'il est chelou et que j'ai pas envie que ça te détruise, tu vois ? Parce que la dernière fois, lorsqu'il sortait avec ...
- Je n'ai pas l'intention de sortir avec lui.
Elle rit, elle était belle quand elle riait.
- C'est ça ouais ! Tu le dévorais des yeux.
- Je ...
- Ah merde, attend, il y a Luc qui est arrivé, j'y vais, cool d'avoir parlé avec toi.
A nouveau seule, je me resservis à boire. Je tremblais. Les gens croient que je tremble parce que je suis triste, ou timide ou encore parce que je suis faible. Non , je tremble quand je réfléchi, ou lorsque j'ai trop bu. Là je tremblais pour les deux. Sa question me hantait, je me demandais pourquoi je ne m'étais jamais intéressée aux causes de ces moments où je ne suis plus qu'yeux.
La soirée continuait de plus belle, quelqu'un m'avait à moitié vomit dessus, c'était, un garçon d'environ une vingtaines d'années, totalement saoul qui passa bien une bonne dizaine de minutes à s'excuser. Je m'en fichait totalement. Durant la période de ma vie que j'avais passé dans une résidence pour jeunes anorexiques, j'avais bien eu le temps de m'habituer au vomi.
Durant la semaine qui suivit je repensais sans arrêt à ma rencontre avec Gabriel, sans doute trop. C'est Paul qui me donna par hasard, la réponse à toutes mes interrogations.

# Posté le mardi 26 février 2008 05:52

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